Réalisme et création
ou : Du voyage-échange à
la tapisserie
Denise Poisson
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LE PROJET
Début
juin, pensant à la prochaine séparation - je ne garde mes élèves qu'un
an (CEI) - j'ai voulu conserver une trace de leurs productions. Apportant
une toile de jute de 0,80 m x 2 m, je leur propose de coudre des tissus
pour y reproduire leurs plus beaux dessins, mais lesquels ?
Réponse
immédiate et unanime des enfants, encore tout imprégnés de l'extraordinaire
jeudi passé récemment chez leurs correspondants :
-
Nous allons représenter Saint-Epain.
- Avec tous les beaux dessins de notre album !
Les
idées fusent. Nous y mettrons :
-
le château d'eau, le porche, le viaduc, le moulin à eau, le château de
Brou, la laiterie...
-
Non. D'un commun accord, nous l'éliminons, de même que l'école. Ce n'est
pas assez joli.
-
Mais... le petit bois derrière l'école, avec les balançoires et les barres...
où l'on a si bien joué... Alors ça, oui !
-
Et la Manse, bien sûr, ce petit ruisseau, affluent de la Vienne qui coule
à l'extrémité du petit bois, passe sous le viaduc et fait tourner la roue
du moulin.
Je me demande où et comment nous allons loger tout cela.
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ORGANISATION DE L'ESPACE
Je punaise la toile sur le tableau. Alors...
Le
château d'eau de Philippe B. vient s'épingler d'emblée tout en haut à droite :
« ça montait pour y aller ».
Le
viaduc de Pédro cherche sa place à l'extrémité à gauche et se situe
finalement un peu au-dessous de la médiane.
Après
bien des tâtonnements, le château de Brou de Jean-Claude s'accroche en haut
de la toile, entre le viaduc et le moulin : « le château en haut et
le moulin en bas, parce que pour aller du moulin au château, le chemin monte ».
RECHERCHE DES TISSUS ET MISE AU POINT DE CHAQUE SÉQUENCE
Le
beau porche de Philippe L. trouve une place de choix au tiers à droite. Recherches,
essais, critiques, réflexion... nouveaux essais... peu à peu les enfants sont
arrivés,, non à un plan rigoureux, mais à situer chaque élément du
paysage à une place juste par rapport à chacun des autres et par rapport à l'ensemble.
Il
s'agit maintenant de rechercher dans les caisses à chiffons les étoffes qui
conviennent. A part Philippe B., les volontaires ne sont justement pas les auteurs
des dessins qui préfèrent d'autres activités (fiches, bandes, etc.) Pourtant,
ils participeront au choix quand on présentera les tissus sur la toile.
Deux tendances se font jour :
-
les imaginatifs qui cherchent à créer pour le plaisir des yeux et jouent avec
les couleurs,
- les réalistes qui veulent « faire vrai ».
Et
c'est alors un continuel va-et-vient du réel à la fantaisie, de la création
fantaisiste aux possibilités du réel, qui nous oblige à penser, à raisonner,
à comprendre, à préciser, à approfondir. Que de recherches, d'essais, de discussions
avant de se mettre d'accord sur le choix d'un tissu, les moyens figuratifs,
la réalisation !
Tout
de suite, un bleu clair est mis de côté pour la Manse, un quadrillé noir et
blanc pour les murs du château, mais... comment représenter les jolies sculptures
des fenêtres à meneaux dessinées par Jean-Claude ? Nathalie, qui sait faire
le point de tige, se propose pour les broder avec de la laine bleu foncé. Un
fin quadrillage bleu et blanc fera les toits d'ardoise.
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LE CHATEAU D'EAU :
Philippe
B. a trouvé un gros écossais pour la tour, mais le choix est plus laborieux
pour le réservoir. On s'arrête sur un bleu marine à fines rayures blanches
qui, mises horizontalement, sont assez suggestives. Elles rappelleront
à tous que, seul, le réservoir contient de l'eau.
Pedro
(9 ans) le plus réaliste, exige « la règle » et l'index qui
renseignent sur la hauteur d'eau. Certains voudraient aussi voir figurer
les nombres. Faute de mieux, un galon et un bouton rouges feront l'affaire.
Peu
avant les vacances, Philippe, radieux, apporte une bande de chiffres à
marquer le linge pour remplacer le galon rouge, mais mi-désappointé pourtant,
il déclare « c'est toujours le même nombre ».
LE CHEVAL
C'est
en allant au château d'eau qu'on a vu le beau cheval blanc de Bruno. Le
cheval blanc et aussi Bruno qui lui donne de l'herbe !
Tout
le monde est d'accord. Bruno, qui aime tant les chevaux, qui en a tant
dessiné toute l'année qu'il sait maintenant les faire courir, illustrera
ainsi sa jolie poésie écrite au retour du voyage.
Bruno
découpe son cheval dans une soie blanche à pois rouges. Pour la queue
et la crinière, il découvre un filet à oranges,
rouge également. Il m'appelle à l'aide et je m'apprêtais à faire voler
au vent la crinière quand Bruno m'arrête : « Pas comme ça. Elle
tombe sur son cou, comme des cheveux ».
Beau cheval blanc
Tu courais tu courais
dans ton enclos.
Tu t'es approché
pour nous voir passer
dans le chemin.
Je t'ai donné une poignée d'herbe.
Gourmand !
Tu l'as mangée vite !
Je t'ai caressé,
Tu m'as léché.
J'ai couru,
Tu as couru
Le vent balançait ta crinière
de tous côtés.
Tu étais beau,
cheval blanc
Bruno, 8 ans
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Philippe
L. découpe et coud un charmant petit bonhomme coiffé d'un immense chapeau.
C'est Bruno qui donne de l'herbe au cheval.
-
Nous aussi on y était. On courait dans le pré. Mettons des petits garçons
et des petites filles.
- Pas du tout. On n'aurait
pas la place.
S'aidant
de son cahier de croquis où il retrouve son graphisme favori, chaque volontaire
découpe, puis épingle les éléments de son personnage. La facilité de les
déplacer apporte à certains une amélioration du graphisme.
Brigitte,
qui dessine habituellement les jambes aux deux extrémités de la jupe,
les rapproche du centre en constatant : « c'est mieux comme
ça ». Eric pousse la jambe arrière légèrement de biais « pour
faire marcher » sa petite fille.
Diverses
techniques, certaines inspirées de nos marionnettes, sont utilisées pour
les chevelures : grands points raides, chiffons tortillés, bas tressés,
etc.
Près
du château d'eau, les enfants avaient fait provision d'escargots. Ils
décident d'en ajouter. Deux escargots, presque aussi gros que le cheval,
viennent meubler l'espace vide au pied du château d'eau.
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LE VIADUC ET LE TRAIN
Tout
le coin supérieur gauche, au-dessus du viaduc, est vide.
- Juste la place pour un beau soleil
de Bernadette.
- Et puis, sur le viaduc, faisons passer un train.
- Un beau train, comme ceux qu'on
avait dessinés dans l'album de la Foire.
Une locomotive et deux wagons sont
découpés dans un coton rouge à petites impressions jaunes et vertes, et
Pédro insiste pour qu'on n'oublie pas les soufflets
entre les wagons.
- La maîtresse les coudra en accordéon
parce que c'est difficile. J'épingle alors le train, muni de ses soufflets,
au ras du viaduc.
- Il manque les roues, dit Paule.
Quatre ou cinq réalistes ne sont pas d'accord.
- On ne voit pas les roues. Elles
sont cachées par le parapet. Mais Paule se défend :
- C'est vrai, mais ça ne fait pas joli.
Je propose de chercher des roues
et d'essayer. Les bouchons de plastique qui font à nos marionnettes nez,
oreilles, boucles d'oreilles, ceintures, colliers, etc. conviendraient
très bien. Nous découpons le cylindre central. Et le train roule alors
allègrement sur le parapet avec l'approbation de tous.
- C'est tellement plus beau
Une fois encore, l'enfant a guidé
la maîtresse et sa fantaisie créatrice a eu raison du réalisme.
- Et la fumée ?
- C'est une ligne électrique.
- Oui, tout le monde le sait, on
a vu les fils, mais la fumée, c'est bien plus joli !
Le train terminé est presque aussi long que le viaduc.
- Madame, dit Thierry, le train
va tomber quand il va arriver au bout du viaduc.
Très juste. Nous essayons de nous rappeler :
- Le viaduc arrivait en haut du
coteau, sur la terre. Il y avait de l'herbe, des arbres.
- Oui, mais... Il nous reste à peine
10 cm. Impossible de matérialiser le coteau.
-‑ Prolongeons le viaduc jusqu'au
bout de la toile, propose Véronique. Et c'est la solution adoptée.
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LE PORCHE :
C'est
une porte de ville à colombages, fenêtre à meneaux avec vitraux, verdure
grimpant le long des murs. Je ne saurais dire combien de tissus ont successivement
été épinglés les uns sur les autres et... successivement refusés par la
classe.
Des
rayures en biais jaunes, orange et blanches furent enfin retenues pour
les colombages, puis des découpages lumineux dans une soie imprimée pour
les vitraux. « Il faudra les coudre avec de la grosse laine blanche
pour montrer la croix de pierre (calcaire) de la fenêtre à meneaux »
a exigé Philippe L.
Les
enfants proposent enfin pour le mur un gris assez soutenu qui ne m'emballe
guère.
-
Pour marquer les pierres, on pourrait faire des grands points avec de
la laine blanche, s'écrie Maryse.
-
Et puis, autour de l'ouverture, elles sont toutes pareilles (les incrédules
vérifient sur une photo). Alors, on coudra avec de grandes boucles comme
pour tenir les ourlets des robes de nos marionnettes (point de grébiche).
Pour
figurer le lierre grimpant sur les murs, peut-être aussi les arbres ou
les fleurs des jardins voisins, ils découpent des fleurs, des branchages,
et les disposent de chaque côté.
-
On a oublié la croix en fer sous la fenêtre, dit Thierry... et beaucoup
d'approuver.
- Quelle croix ?
Pour
me le prouver, Thierry sort une carte postale. C'est l'X du chaînage qui
empêche ces vieux murs de s'écarter (explications).
- Il faudra prendre une grosse laine rouge, déclare Eric.
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LE LIEN ENTRE LES SÉQUENCES : LA VIE
Les
différentes séquences mises en place se sont réalisées indépendamment les unes
des autres. Certaines (château d'eau, cheval, moulin) en quelques jours étaient
terminées, mais d'autres étaient interminables : le porche si laborieux à ériger,
les fenêtres du château qui n'en finissaient plus de se broder...
Je m'inquiétais aussi du manque de liaison.
D'abord,
la Manse est venue relier le viaduc au moulin, puis une soierie tachiste évoquant
les flaques d'eau devint le chemin montant au château, mais il restait de grands
vides.
La
tenture, à nouveau accrochée verticalement, les enfants en ont pris conscience
et les idées sont venues. Tout ce que nous avions vécu pendant cette magnifique
journée chez les correspondants a surgi encore une fois des mémoires, comblant
les vides et suscitant un nouvel intérêt :
- les arbres autour du château,
- notre car arrêté sur la place devant le porche,
-
les animaux qui nous avaient tant intéressés, à la ferme du moulin, - rappels
réalistes, évocations de faits vécus, d'observations précises que l'on s'était
intégrées dans la joie de la grande liberté de cette journée sensationnelle.
Puis,
plantant là la réalité scientifique, chacun repartait vers la création, suivant
sa fantaisie :
A
deux petits cochons roses, Brigitte ajoutait une queue, en galon d'emballage
rouge frisé avec les ciseaux « pour faire le tire-bouchon ».
Véronique
apportant un pompon fait la veille avec sa maman ; « ça ferait bien
un hérisson », suggérait Alain.
Tout
ce mois de juin, nous l’avons vécu pour et par notre tenture. Chaque rentrée
apportait de nouveaux matériaux ou de nouvelles idées qui faisaient naître des
critiques prosaïques ou suggéraient des envolées créatrices. Nous faisant revivre
non seulement le voyage, mais la plus grande partie de notre correspondance,
la tenture semble avoir été une heureuse conclusion de notre travail de l’année.
Cours
élémentaire – école Anatole France à Tours
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